Une vision du Rap Paléo(lithique)

Ca y est, le Montreux Jazz et le Paléo ont dévoilé leurs programmes (payants). Comme chaque année, les deux mastodontes seront complets et certains billets atteindront des sommets à la revente. Et si le soleil est de la partie, on sera content que la pérennité financière du festival soit assurée. En ce qui concerne le côté Rap…

C’est moins reluisant. Et le problème, c’est que je ne suis pas surpris.

Certes, je lève ma casquette pour le choix judicieux et audacieux que représentent Ocean Wisdom, fier représentant de la new school britannique. Mais le reste, hélas, est dans la pure tradition Paléo(lithique) du Rap : une vieille gloire qui arpente désormais les téléréalités et se fait plus connaitre pour son revers de main que ses cordes vocales (Joey Starr), des MC’s corrects et gentils, du genre que les parents recommandent à leurs ados sur la mauvaise pente (Bigflo & Oli, Abd Al Malik), sans oublier une idole des jeunes bien tendance, qui n’est associée au Rap que parce que les classements Spotify  en ont décidé ainsi (Soom-T).

Je relèverais aussi au passage la très édifiante présence de Nathy, aux côtés de Joey Starr. Nathy ? Comme nombre d’entre vous, j’ai d’abord pensé que seuls les programmateurs du Paléo connaissaient ce type. Puis je me suis souvenu : comme moi, vous l’avez très probablement déjà entendu en 2004 aux côtés de Rhoff sur « Le son qui tue ». Vous faisant grâce d’un long commentaire, je vous laisserais simplement juger de sa performance sur le titre en question pour prendre la mesure de mon scepticisme. Bref, on l’aura compris, je ne suis pas très convaincu par le volet « Hip-Hop » de la programmation 2016 de Paléo. Mais au fond, fallait-il s’attendre à autre chose ?

Une vieille rengaine

Pas vraiment. En effet, Paléo nous a habitué depuis de nombreuses années à cultiver une guerre de retard dans son approche au Rap. L’historique des line-up parle de lui-même. 2015 : Soprano, Fauve, Bigflo & Oli (encore eux…). 2014 : Kery James, Grand Corps Malade, M.I.A. 2013 : Youssoupha, Stupeflip. Comprenons-nous, il ne s’agit pas de dire que ce sont là de mauvais artistes, ou qu’il n’y en a pas eu de plus intéressants à l’occasion, loin de là (pensons à Akua Naru en 2014). Mais on constate néanmoins une espèce de vieille rengaine qui prévaut depuis plusieurs années dans la programmation de Paléo, à savoir :

  • Soit un rap/slam très convenable, susceptible de plaire à M. Tout-le-monde et sa nombreuse famille.
  • Soit un rap de D’jeuns, pas très élaboré et soi-disant ghetto, susceptible de plaire aux ados en manque de sensations fortes.
  • Soit un rap grand public, pop, électro ou « déconne-on-dit-des-trucs-marrants », qui attire à peu près tout le monde (sauf… les amateurs de Rap).

Je concède quelques exceptions à ces cas typiques, n’empêche que tout ça converge au final pour dessiner une absence totale d’audace artistique ou de prise de risque… de la part d’un festival qui affiche pourtant complet année après année.

Do they give a f*** about us ?!

Le problème n’est pas que le « Hip-Hop » programmé par Paléo ne plait à personne, mais plutôt qu’il reflète les préférences de gens qui se satisferaient tout aussi bien de Pop, de Reggae, d’Electro ou de RnB. Il y a ceux pour qui voir un concert de Rap équivaut à une visite au Zoo (c’est dépaysant, ça change du MAD), et ceux pour qui c’est une façon de vivre leur passion (parce qu’ils aiment profondément cette musique). Les mélomanes, les activistes, en bref la communauté Hip-Hop romande, Paléo les ignore. Voilà le problème.

Il les ignore parce que ses programmateurs accusent à mon sens une guerre de retard et cultivent une vision du Rap totalement anachronique. Dans cette bulle isolée des innovations et des tendances, Joey Bada$$, Doppelgangaz et Flatbush Zombies n’existent pas. Mello Music et Fat Beats sont des planètes d’une autre galaxie. L’amateur de Rap lambda écoute Young Thug et Gradur sur le haut-parleur de son natel dans le Régio-express, et n’est donc pas le bienvenu sur la plaine de l’Asse. Dans cette bulle (dont Paléo n‘est de loin pas le seul ressortissant Suisse romand) on attend un beau matin de 2016 pour écrire un article intitulé « Mais qui est Kendrick Lamar ?» …Bref, une guerre de retard, disais-je.

C’est grave docteur ? A mon sens, oui. Pour deux raisons (au moins).

1) IL Y A UN PUBLIC.

Chaque été à l’Openair de Frauenfeld, j’entends parler Français tout autour de moi. Les gens viennent de Lausanne, Genève, du Valais et se sont tapés 3 heures de bagnole pour venir voir The Roots, Nas ou Jedi Mind Tricks. Et on me dit que le Hip-Hop est un truc de Suisses allemands ? Il y a tellement de Welsch à Frauenfeld que je me demande parfois si ce n’est pas celui-là, le plus gros festival de Suisse romande. Alors de deux choses l’une : soit ces gens aiment particulièrement la Thurgovie, soit il y a un petit problème d’offre musicale dans leur région.

J’entends déjà le contre-argument des aspirants Securitas : quand un festival programme des rappeurs, les racailles rappliquent et finissent par Clichy-sous-boiser l’endroit. Je ne développerais pas trop là-dessus (il y aurait un PhD à faire sur ce vieux discours), ceux d’entre nous qui sont habitués de Frauenfeld ou Royal Arena savent ce que vaut cet argument. Et d’ailleurs, Cully, Montreux et Festineuch’ semblent avoir compris, eux.

2) C’EST LEUR JOB.

Quand tu assumes la programmation du plus gros Openair de Suisse, tu es normalement censé te tenir informé de ce qui se fait de nouveau, de ce qui est stylé, de ce qui plait aux initiés. Paléo le fait dans tous les domaines, sauf pour le Hip-Hop.

Ce ne serait pas un problème s’ils assumaient le choix de ne pas en programmer du tout. Ce qui me gêne c’est que Paléo se prétend diversifié, ouvert à tous les genres, affirme proposer des soirées « Hip-Hop », mais nous sert la même vieille rengaine chaque année. C’est un peu comme si un resto disait proposer des plats végétariens et que le choix se limitait à du riz blanc et des pâtes au beurre. Il y a erreur sur la marchandise, et en tant qu’amateur de Rap, j’ai le sentiment qu’on se fout un peu de moi.

Alors oui, certains sont heureux d’aller voir Joey Starr. C’est NTM mec, la belle époque, Seine-Saint-Denis style, à base de popopop, tout ça… Désolé, j’achète pas. Premièrement, non, ce n’est pas NTM (il vient avec NATHY mec !). Deuxièmement, même si c’était NTM, en quoi ça refléterait ce qui se fait de bon en Rap actuellement (parce que, non, le Rap ne s’est pas arrêté en 1999) ? Troisièmement, même si c’était NTM qui revenait avec un nouvel album ultra frais… elle est où l’audace, l’originalité, l’envie de bouleverser l’ordre établi, de culbuter le rap game ???

(J’en place une ici pour dire mon étonnement qu’IAM n’apparaisse dans aucun festival cette année).

 

Les tendances font les festivals autant que les festivals font les tendances. En matière de Hip-Hop, Paléo ne fait aucun des deux. Il peut vivre sans, il continuera à vendre tous ses billets en 3 heures, sa santé financière et son affluence n’en pâtiront pas le moins du monde. Pour ma part, j’ai la naïveté de penser qu’un festival a d’autres rôles que juste rentrer dans ses frais et tourner à plein. Oui, des milliers de gens repartent du Paléo très satisfaits. Mais si on suit cette logique, on peut dire la même chose du McDonald. Quand j’entends mon père parler avec nostalgie du Nyon Folk Festival, je me dis que je souhaite mieux que ça à Paléo.

6 Comments

  • mmmhjpk dit :

    Merci de ta réponse et désolé pour ce "pseudo" que j'ai tout simplement tapé au hasard sur le clavier.

    Effectivement, je suis loing de dire qu'il est impossible de faire un bon show sans live band, (Kery James à Paléo avait vraiment proposé un très bon show)
    Pour préciser, je suis moi-même un grand amateur de hip-hop dans le sens vraiment large du moment de Lunatic à TSR Crew en passant par La Smala, un peu de ricain old et new school, du Nas, du 2 bal 2 neg, bref pleins de choses. Pas de style particulier.

    Mais il est vrai que j'ai écrit ce commentaire, pour le replacer dans le contexte, peu après avoir vu un show vraiment médiocre de Lomepal à Unilive et j'étais en train de me dire "dommage que peu d'artistes hip-hop arrivent à se démarquer dans le live"
    Rocé, je l'ai vu au festival de la Cité à Lausanne. C'était cool mais pas incroyable non plus. Mais ça tient aussi beaucoup de mes gouts personnels. J'ai besoin de sentir de la musique dans le premier sens "strict" du terme, soit un backing band qui envoie du lourd.

    Mais la critique du choix des artistes, notamment Big Flo & Oli, ne peut-elle pas s'appliquer à d'autres style de musique ?
    David Guetta et Chemical Brothers qui représente l'Electro ?
    Muse et Arctic Monkeys pour le rock ?

    Peut-être est-ce simplement de la "flemmardise" des programmateurs qui, à défaut de connaitre le rap, prennent des valeurs sures à leurs yeux. Ou des découvertes suisses, et musicales s'il vous plait, afin de ne pas effrayer les festivaliers (Sim's, Tweek, Rootwords) voir d'obscures rappeurs étrangers au village du monde (Chacha)

    Personnellement, le style que je préfère est le reggae et je suis loin de trouver que leur programmation reggae est spécialement incroyable, voir parfois médiocres.

  • suealina dit :

    http://www.dailymotion.com/video/xpzvv_fonky-family-concert-live-partie-2_music fonky family au Paléo le 25 juil. 2001......il y a deja 15 ans NOSTALGIE

  • une musique pas faite pour cent personnes mais pour des millions dit :

    tu a totalement raison mais je pense que c est voulu et qu il non plus aucun respect pour le hip-hop alors que d après google et j en suis aussi persuadé c est le courant musical <numero 1 donc qu on ne viennent pas avec la touche comme quoi cela ne serait pas rentable, la jeunesse entiere de suisse écoute du rap et vie le rap....je regrette l époque ou a paléo on pouvais voir du coolio,113, 2bal2neg, ff, 3éme oeil, psy 4, (iam et ntm) dans leur vraiment moment de gloire etc...

  • du vrai pas de la mierda dit :

    mon amis je te remercie de dire tous haut se que la plupart des gens pensent Big up je vais bombarder ton article partout

  • mmmhjpk dit :

    Je comprends parfaitement le coup de gueule. le besoin d'arriver avec des artistes "propres", pas trop racaille, pas trop polémique.

    Mais bon, PNL a Montreux, c'est vraiment pas mieux.

    Le vrai problème du rap aujourdhui est qu'il est un peu autiste. Il a toujours besoin de rester chez lui pour des prétextes parfois de street cred', de "rester hip-hop". A chaque fois qu'un rappeur tente de sortir du carcan, il est soit classé "rap alternatif" donc éjecté des amateurs de hip-hop, soit on dit de lui qu'il n'est plus hip-hop, que ce qu'il faisait avant, c'était mieux.

    Et quand il est invité, le rappeur ne propose souvent pas grand chose. Des performances lives composés de quelques mouvements de foule (Youssoupha qui passe 1h30 à dire "faites du bruit"), d'un dj qui fait deux-trois scratch, ou de backeurs qui gueulent dans le micro.

    Le hip-hop en live doit apprendre à gagner de la puissance. Oxmo Puccino, Akua Naru, Rootwords, Tweek l'ont très bien compris en mélangeant rap et musicalité grâce à un backing band qui permet d'offrir un vrai intérêt au live.

    • Wattsdog dit :

      Salut mmmhjpk,

      Je saisis l’essence de ton propos mais j’y vois plusieurs nuances ou objections à apporter :

      1) Je ne crois pas ce que tu appelles le Rap alternatif soit rejeté en tant que tel par la communauté Hip-Hop. Je crois qu’il faut juste admettre qu’il y a un mouvement important, qui vit sa culture, qui a ses codes et génère de très bons artistes, mais qui reste globalement peu considéré par les grands canaux de l’industrie musicale. Et ce mouvement voudrait se voir reconnu pour ce qu’il est, et est fatigué (à raison je crois) de voir des « outsiders » bénéficier de la place qui lui est refusé.
      Aux Etats-Unis, on a souvent soulevé la question de la couleur : les premiers à percer auprès du grand public ou connaitre des records de vente furent les Beastie Boys, Vanilla Ice, House of Pain, Eminem… La question n’est pas qu’ils étaient mauvais ou pas crédible (j’apprécie énormément tous ces groupes), mais qu’ils ont bénéficié d’une certaine « discrimination » : ils se voyaient accorder une place que leurs homologues de couleur se voyaient refusés, et ce faisant ralentissaient l’ascension des seconds (mais je ne crois pas qu’il faille les blâmer pour ça).
      Je vois un parallèle ici : des groupes qui sortent d’un peu nulle part (je pense que Bigflo & Oli est un bon exemple) se voient accorder une voie rapide dans l’industrie musicale parce qu’en étant « différent » ils collent mieux à ce que certains (ici les programmateurs de Paléo) attendent du Rap ou voudraient voir sortir du Rap. Le problème n’est pas qu’ils fassent un Rap « différent », c’est une très bonne chose culturellement parlant, de faire évoluer les genres, etc. Le problème est qu’en étant proportionnellement plus exposés exactement pour cette raison, ils contribuent à faire demeurer dans la pénombre la base dont ils se sont justement inspirés. Bigflo & Oli sont très jeunes, leur premier album est sorti en 2015, mais ils passent pour la deuxième fois à Paléo. Rocé, 15 ans de carrière, 4 albums, jamais venu à ce jour. Pourquoi ? Il y a à mon sens une injustice, et il me parait normal de la dénoncer (même s’il est vrai que c’est parfois fait de la mauvaise manière).

      2) Donc non, je ne crois pas que le Hip-Hop s’isole ou s’enferme, je crois plutôt que parfois on l’isole, on l’enferme, en refusant de donner une tribune à ceux que la communauté s’est choisi comme « représentants ». On Continue de mettre en avant des artistes soi-disant « alternatifs », qui émergent parfois de cercles complètement différents, pour ne pas avoir à tendre l’oreille à ce que des milliers d’activistes aiment. La communauté Hip-Hop est là, elle ne se cache pas, elle n’est pas « autiste ». Elle me parait plutôt boudée, parce qu’on l’associe à divers préjugés et phobies ridicules (dont on ne se rend même pas compte qu’ils sont ridicules tellement on ignore cette communauté).

      3) Et je crois que ton autre commentaire souffre du même problème : on trouve ce qui se fait musicalement et scéniquement pauvre parce qu’on ignore toute une palette d’artistes audacieux qui savent très bien retourner un public (avec ou sans liveband). Je reviens à mes exemples (il y en aurait plein d’autres) : à Frauenfeld, un jeune gars comme Logic est seul sur scène avec son DJ en milieu d’après-midi et il envoie un show de malade, devant 10'000 ou 20'000 personnes conquises. Il propose quelque chose, ça parle aux gens et personne (à ma connaissance) ne questionne sa street credibility. Le seul ingrédient qui manquait, c’était que Frauenfeld ait le culot de le programmer. Ils l’ont fait, et tout le monde est content, moi le premier.

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