Straight Outta Compton : Quand les dompteurs racontent les lions

By 06/10/2015CHRONIQUE

Si on m’avait un jour dit qu’Hollywood allait se décider à raconter l’histoire d’un groupe de Rap, je n’aurais pas vraiment misé sur N.W.A. Wu-Tang Clan, Run DMC, peut-être. J’aurais probablement opté pour Tupac ou Biggie, pour mieux découvrir qu’une grosse production était en préparation sur le premier, et qu’un film avait déjà été produit sur le second en 2009. Mais je l’avoue, quand je suis tombé sur la première bande annonce de Straight Outta Compton, je suis tombé de ma chaise.

Pas vraiment parce que c’était N.W.A. plutôt que d’autres artistes. Après tout, l’imaginaire Gangsta Rap est plutôt vendeur (combien de gamins à Lausanne arborant fièrement une casquette Compton?) et le parcours du groupe est clairement croustillant. Le choix paraissait donc très stratégique. Non, ce qui m’a surpris, au fond, c’était que cette grosse machine culturelle américaine qu’on appelle Hollywood s’empare, enfin, de cette contre-culture bientôt quarantenaire qu’on appelle Rap. Après l’avoir critiquée, ostracisée, ridiculisée pendant des années, à grand coup de clichés et parodies, l’industrie culturelle de masse se décidait enfin à se pencher sur la musique des mécréants et son histoire.

J’étais content, mais inquiet aussi. Après la caricature assumée de How High, la bien-pensance de 8 mile (c’est tout de même curieux que le premier rappeur raconté au cinéma ait été un blanc…), est-ce que le Rap aurait enfin droit à un bout d’histoire narré avec honnêteté? Et, plus important, comment N.W.A., l’un des groupes les plus corrosifs, sans concession, « dangereux » de l’histoire du Rap, serait-il traité par cette usine à guimauve qu’est Universal Productions? Les braves gardiens du mainstream sauraient-ils parler avec justesse des révolutionnaires enragés? Les dompteurs sauraient-ils raconter l’histoire des lions?

 

Un régal à l’écran

En toute honnêteté, je dois reconnaître qu’ils ont plutôt bien réussi à l’exercice. Straight Outta Compton est prenant, intéressant, grisant. La reconstitution du Compton des années 80-90 et le récit de la montée de N.W.A. sont brillamment maitrisés, quand bien même l’exercice s’annonçait difficile. Il fallait raconter une odyssée musicale, mais aussi la violence policière, les antagonismes entre de fortes personnalités et les relations blancs-noirs dans le Rap business. A titre personnel, je suis impressionné par la copie rendue par Felix Gary Gray.

Esthétiquement, j’en ai aussi eu pour mon argent. Les slow motions de vie de quartier, et l’interaction entre l’image et une bande-son jouissive, particulièrement, m’ont fait kiffer. La scène d’entrée de Dre, qui montre le docteur planant sur du Roy Ayers dans sa chambre-studio jonchée de vinyles, est plutôt magique. S’il y a en tous les cas un reproche qu’on ne pourra pas faire à Straight Outta Compton, et à Hollywood en général, c’est d’avoir lésiné sur la forme.

Sur le fonds par contre, confier aux dompteurs la tâche de raconter les lions en vient inévitablement à poser quelques problèmes. Les codes pourraves qui caractérisent les blockbusters hollywoodiens (parmi lesquels des héros et des méchants évidents, et du mélodrame saupoudré comme du sucre-glace) cadrent assez mal avec l’univers que dépeint Straight Outta Compton. Ce qui a pour effet de rendre un tableau un peu trop « gentil » – bien que, je le répète, kiffant – d’une histoire passablement compliquée, controversée, qui touche à nombre de sujets qui fâchent.

 

Les bons, la brute et le manager

Qu’est-ce que je veux dire par là? Un premier exemple relève de la version des faits. Parce qu’Hollywood exige d’avoir des héros, des méchants, et que l’on comprenne bien qui est qui, les producteurs ont choisis la voie la plus commode: présenter Dr. Dre, Ice Cube et Eazy E comme des homeboys somme toute assez sympathiques, en laissant au manager Jerry Heller et à l’opportuniste Suge Knight (entre autres) le rôle des vilains. On se retrouve donc avec d’un côté des gangstaz au grand coeur, et de l’autre des vautours sans morale.

Le problème, c’est que dans les histoires où se croisent dollars par millions, anciens dealers et egos surdimensionnés, croire que l’on peut aisément distinguer les bons et les mauvais est naïf. S’il y en a bien sûr qui ont plus de crasses que d’autres sur les mains, il fait peu de doute que l’histoire de N.W.A. est malgré tout une histoire de rivalités, de coup bas, et de gros appétits. Un jeu auquel tous les protagonistes ont vraisemblablement pris part.

De toute évidence, le fait que Dre et Ice Cube ont été les principaux consultants sur le tournage n’est probablement pas étranger à ce scénario un peu trop complaisant. La version des faits récemment proposée par Jerry Heller, si elle n’est sûrement pas 100% fiable, suggère cependant une réalité plus complexe que la belle histoire relatée dans Straight Outta Compton. Seulement voilà, Hollywood ne se nourrit que de belles histoires.

 

Des fauves, pas des toutous

Autre aspect gênant, le côté mélodramatique-gentil qui s’invite un peu trop souvent à l’écran. Je veux bien croire qu’un parcours comme celui de N.W.A. fonde des attachements hors du commun. Mais dépeindre une bande de vieux copains qui finit toujours par surmonter ses conflits d’ego et de compte bancaire par le simple souvenir du bon vieux temps, c’est un peu trop commode.

La tentative de reformer le groupe peu avant la mort d’Eazy E, telle qu’elle est présentée dans le film, évoque une démarche réconciliatrice émouvante. Pour autant, l’Histoire regorge de groupes splittés qui ré-enregistre ou retourne ensemble pour réactiver la machine à billets, dans une sincère haine mutuelle, sans s’adresser la parole hors de scène. On est en droit de se demander si ce n’est pas ce que les lascars de Compton avaient en tête.

On se permettra donc quelques doutes quant à cette foutue tendance hollywoodienne à toujours présenter les personnages comme des chevaliers qui luttent contre l’adversité les larmes aux yeux et la noblesse au cœur. A titre personnel, je m’imagine plus N.W.A. comme des types pour qui le quotidien consistait en bonne partie à tuer des spliff et des teilles de whisky, en compagnie de femmes pour qui ils n’avaient pas toujours beaucoup de sentiments…

 

Donc voilà, si Straight Outta Comtpon reste un très bon film, j’aurais aimé qu’il nous dépeigne N.W.A. comme ce qu’ils étaient, et non pas ce qu’on aurait aimé qu’ils soient. Pas des enfants de cœur, pas des modèles à suivre, mais des types durs, hargneux, ambitieux, qui venaient de très bas et qui étaient prêts à tout péter pour en sortir. Les natifs de Compton n’étaient pas de bons labradors. Ils étaient des lions, qui hurlent, griffent, mordent et dévorent, parce que c’était la loi dans la jungle dont ils sortaient. Après tout, si les dompteurs baptisèrent un jour N.W.A. « the world’s most dangerous group », c’est bien que ces fauves-là leur faisaient peur.

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